Une belle complicité au service de la créativité

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Innovation pédagogique
Inesa Sahakyan et Nordine Hocine
Inesa Sahakyan et Nordine Hocine
Inesa Sahakyan, maître de conférences à l’UGA et Nordine Hocine, enseignant à Sciences Po Grenoble - UGA. Retour sur leur intervention auprès du Service des Publics à Besoins Spécifiques (SPBS) de l’Université Grenoble Alpes et plus largement sur leur parcours créatif.

Comment êtes-vous venus à travailler ensemble sur le projet de formation pour les étudiantes et les étudiants à besoins spécifiques de l’UGA ?

Inesa : En mars 2024, Nordine et moi avons été mis en relation par Christine Bout de l’An de la Design Factory avec Philippe Giroud et Marjolaine Curis du Service des Publics à Besoins Spécifiques (SPBS) de l’UGA. Philippe souhaitait engager la montée en compétences des chargés d’accompagnement.Le service cherchait des personnes formées à des méthodes pédagogiques engageantes, capables de concevoir un cycle de formation long, sur plusieurs niveaux d’apprentissage, pour leurs chargés d’accompagnement, qu’ils soient enseignants ou administratifs.”

Nordine : “Inesa et moi avons accepté par intérêt pour les enjeux liés à la formation des étudiantes et des étudiants à besoins spécifiques.”

Avec qui avez-vous travaillé pour mettre en place ce premier atelier ? Sur quoi vous êtes-vous appuyés pour concevoir cette démarche pédagogique ? 

N. : “Nous avons conçu cet atelier ensemble. Ce n’est pas la première fois qu’Inesa et moi collaborons sur des projets tels que celui-ci. Nous nous sommes rencontrés dans le cadre de nos activités respectives à la Design Factory et au fil des aventures de conception et de facilitation de programmes pédagogiques transversaux, nous avons développé une grande complicité professionnelle et humaine. Philippe Giroud et Marjolaine Curis nous ont particulièrement bien soutenus en termes d’information, de cadrage et de partage d’idées pendant toute notre phase de conception, c’était très appréciable.”

I. : “Nous avons choisi de construire cet atelier avec des apports de créativité appliquée et des exercices d’intelligence collective, qui ont permis au groupe de faire émerger une démarche qu’ils maîtrisaient déjà de façon implicite. La session a permis de visibiliser ces compétences d’accompagnement spécifique afin qu’elles puissent être partagées, développées et transmises aux accompagnateurs manquant d’expérience ou de ressource. Cet atelier a été conçu pour aider les chargés d’accompagnement à structurer l’analyse des besoins des personnes qu’ils suivent, à élaborer un plan d’accompagnement adapté et agile ainsi que de  se repérer dans le réseau. A la fin de notre formation, les participants étaient capables de générer et de s’approprier une démarche d’accompagnement de qualité et ont construit une mallette pédagogique support à transmettre aux accompagnateurs novices.
Les participants nous ont dit qu’ils étaient venus à reculons mais qu’au final ils avaient trouvé que la session de travail proposée avait été utile et pertinente, et qu’ils avaient pu construire du sens à partir de ce que nous avions mis en place. ”

Quelle a été la suite donnée à cette première expérience ? 

N. : “D’abord, je tiens à dire que cette première expérience de conception et de facilitation pour le SPBS nous a beaucoup plu à tous les deux. C’était un vrai défi et une vraie stimulation pour nous d’amener ces professionnels aguerris à la réflexivité et à dessiner ensemble une carte des bonnes pratiques.”

I. : “Philippe Giroud, très satisfait du résultat de notre travail, nous a demandé de concevoir en parallèle avec des professionnels de la Direction d’Appui à la Pédagogie Innovante (DAPI) d’autres expériences de formation, à destination des chargés d’accompagnement novices cette fois-ci. Notre nouvelle mission était de les amener à s’approprier la démarche d’accompagnement telle que formulée lors de la session avec les experts.
Deux ateliers de formation ont eu lieu en 2025, l’un conçu par la DAPI et l’autre par Nordine et moi-même. Chaque année, 2 ateliers seront proposés.“

Petit retour en arrière.
A quel moment vous êtes-vous formés à la créativité, et qu’est-ce qui vous a motivés à l’époque ?

I.  : “Tout a commencé pour moi en 2018, par une simple curiosité, une intuition que quelque chose d’intéressant se jouait du côté des démarches créatives. Je me suis alors inscrite à deux jours de formation intitulés « Initiation aux démarches de créativité – Creative Problem Solving », proposés par la Design Factory (qui s’appelait encore Promising à l’époque). Ces 2 jours m’ont embarquée vers cet incroyable univers de la créativité et m’ont surtout permis de faire de belles rencontres.  Une des conditions pour pouvoir suivre cette formation à la créativité était de s’engager à mettre en pratique les apprentissages en facilitant des ateliers de créativité. Je me souviens très bien que cet engagement m’avait fait peur. Et pourtant, je me suis lancée. 
J’ai animé un atelier lors de l’une des premières éditions de Hack ton campus. C’est là que j’ai rencontré Nordine. Depuis, notre collaboration ne s’est jamais arrêtée. Nous avons mené de nombreux projets ensemble. Aujourd’hui, je réalise que ce n’est pas seulement une formation qui a commencé en 2018. C’est une trajectoire!”

N.  : “Il y a une dizaine d’années, alors que j’enseignais l’anglais juridique à la faculté de droit de l’UGA, j’ai commencé à m’interroger sur la manière de concevoir des dispositifs pédagogiques plus interactifs, plus structurés et plus stimulants pour les étudiants. Mon objectif était de favoriser leur engagement intellectuel et de développer leur esprit critique.
Le projet IDEFI Promising a constitué dans ce parcours un moment décisif. Il m’a offert un cadre particulièrement fertile pour explorer des méthodes pédagogiques innovantes, tester de nouveaux formats d’apprentissage et approfondir une approche du design de formation fondée sur l’expérimentation, la créativité et l’expérience collective de la connaissance. Dans cet environnement stimulant, j’ai découvert une communauté de professionnels, d’enseignants et d’enseignants-chercheurs engagés dans une réflexion ambitieuse sur les transformations de la pédagogie universitaire. Cette dynamique a profondément nourri ma pratique d’enseignant. Elle m’a permis de développer des dispositifs pédagogiques originaux mêlant approches expérientielles, pensée systémique, interdisciplinarité et simulation, que j’ai ensuite déployés dans différents contextes d’enseignement à l’UGA ainsi qu’ à Sciences Po Grenoble, où j’enseigne depuis 2018. 
Avec le recul, je réalise que cette rencontre avec la créativité n’a pas seulement transformé mes méthodes d’enseignement : elle a aussi profondément renouvelé ma manière de penser la transmission des savoirs et le rôle de l’université comme espace d’expérimentation intellectuelle.”

I.  et N.  : “Au-delà des formations elles-mêmes, la communauté Promising, devenue l’UGA Design Factory, a aussi joué un rôle déterminant dans notre développement professionnel. Elle nous a permis d’approfondir notre réflexion sur les conditions d’un apprentissage universitaire exigeant et engageant, et de construire progressivement une approche pédagogique qui articule rigueur académique, pensée complexe, créativité pédagogique et expérimentation collective.
 

Quels changements avez-vous pu observer dans votre enseignement grâce à ces formations en créativité ?

I. : “Ça a complètement changé mon regard sur l’enseignement, le rôle de l’enseignant, la place de l’étudiant dans mes cours, ainsi que mes rapports avec les étudiants. Ces formations en créativité m’ont permis d’enrichir ma posture d’enseignante-facilitatrice, de donner plus de place aux étudiants dans mes cours, d’être plus agile et de m’adapter à leurs besoins, l’énergie du groupe, etc. Ces formations m’ont également sensibilisée à la complexité des dynamiques de groupe (pour mieux gérer les projets de groupe).”


Qu’avez-vous remarqué chez vos étudiants depuis que vous utilisez ces méthodes ?

I. : “Dans un cours de langue, la peur de se tromper est très présente. La créativité, paradoxalement, agit comme un détour. On ne leur demande plus seulement de “bien parler anglais”, on leur demande d’explorer, d’imaginer, de construire ensemble. Et cela change tout. Progressivement, je les vois prendre leur place. Certains étudiants, habituellement discrets, trouvent un espace pour s’exprimer. D’autres gagnent en assurance. L’approche créative semble contribuer à leur épanouissement : ils osent davantage, ils se permettent d’essayer.
De mon côté, j’ai aussi transformé ma manière de structurer les séances. Je fais beaucoup plus attention aux temporalités : d’abord un temps individuel, pour réfléchir et formuler ses idées sans pression. Puis un temps en binôme, plus sécurisant. Et enfin le travail en groupe. Cette progression n’est pas anodine : elle permet de construire progressivement un climat de confiance. En tant qu’enseignante de langue, c’est fondamental. L’enjeu n’est pas seulement linguistique, il est émotionnel. Il s’agit de lever les inhibitions, de casser les complexes, de transformer l’erreur en ressource plutôt qu’en menace. Et lorsque ce climat est installé, quelque chose se débloque : la langue devient un outil d’action et non plus un obstacle.”

Sur quels grands projets avez-vous participé en tant que facilitateurs ? 

I. : “Le projet SPBS en fait partie, l’école d’été SUMMIT (UGA Graduate School), Hack ton campus ; MobiPA – Mobilité Solidarité des personnes âgées en ruralité (avril 2022 avec Innovacs).”

N. : “Je citerais d’abord le premier hackathon du Centre Spatial Universitaire de Grenoble consacré au NewSpace en 2018. Cette expérience a été particulièrement fondatrice pour moi, car elle a montré combien les démarches de créativité pouvaient servir de pont entre disciplines, en réunissant étudiants, chercheurs et acteurs institutionnels autour de problématiques liées aux usages civils du spatial. 
Je pense également au programme Citizen Campus, qui invite des étudiants de master et de doctorat issus de disciplines variées à réfléchir collectivement aux relations entre science, technologie et société. Dans ce cadre, la facilitation devient un véritable outil pédagogique pour structurer le dialogue, stimuler l’intelligence collective et permettre l’émergence de perspectives interdisciplinaires. Ce sont des projets dont je suis particulièrement fier, parce qu’ils montrent que les démarches de créativité peuvent contribuer à faire de l’université un espace un espace de dialogue interdisciplinaire et de rencontre entre savoirs.”

En quoi la créativité enrichit-elle votre enseignement au quotidien, votre vie d’enseignants ?

I.  : “Le fait de m’être initiée aux pratiques créatives m’a complètement transformée, difficile de décrire comment exactement, de mettre des mots sur cette transformation, mais ça m’a donné plus de liberté. Ou plutôt, ça m’a permis de prendre conscience des limites que je m’imposais moi-même. La créativité ne m’a pas seulement apporté des outils, elle a changé ma façon de faire, de concevoir mes cours et d’enseigner.  Plus globalement, la créativité m’a permis de découvrir un univers où tout problème n’est qu’une tension créative qui cherche à être résolue !”

N.  : “Pour ma part, ces démarches ont profondément renouvelé mon rapport à l’enseignement. Elles m’ont conduit à considérer la salle de cours non seulement comme un lieu de transmission des savoirs, mais aussi comme un espace d’expérimentation intellectuelle, où les étudiants peuvent explorer des idées, dialoguer et construire collectivement du sens. Cette approche nourrit aujourd’hui fortement ma motivation et ma manière de concevoir les dispositifs pédagogiques que je mets en place.“
 
Mis à jour le  27 mars 2026